Alexandre Yersin : De l’Europe au Vietnam, le parcours d’une vie

Alexandre Yersin occupe une place particulière dans l’histoire du Vietnam. Né en Suisse et formé à la médecine en Europe, il choisit très tôt de quitter les laboratoires et une carrière scientifique prometteuse pour partir à la découverte de l’Asie. Ce départ marque le début d’une longue relation avec le Vietnam, où il passera près de cinquante ans. Médecin, chercheur et explorateur, Yersin parcourt le pays, de Nha Trang aux hauts plateaux du Lang Biang. Il y mène ses recherches, participe à plusieurs expéditions et découvre peu à peu des régions auxquelles il restera profondément attaché.

C’est surtout à Nha Trang qu’il trouve son véritable port d’attache. Il y travaille, soigne les habitants et partage leur quotidien, jusqu’à devenir une figure familière connue sous le surnom affectueux d’« Ông Năm ». Avec le temps, le Vietnam ne sera plus seulement pour lui un lieu de travail ou d’exploration, mais le pays où il choisira de vivre jusqu’à la fin de ses jours.

Portrait du docteur Alexandre Yersin

Alexandre Yersin, médecin, chercheur et explorateur, a consacré près de cinquante ans de sa vie au Vietnam.

Le parcours d’Alexandre Yersin : de l’Europe à l’Indochine

Alexandre Émile Jean Yersin naît le 22 septembre 1863 près d’Aubonne, dans le canton de Vaud, en Suisse. Son père, professeur de sciences naturelles, meurt peu avant sa naissance. Élevé par sa mère avec son frère et sa sœur, le jeune Alexandre grandit dans un environnement où les sciences occupent déjà une place importante. Après ses études secondaires, il choisit naturellement de se tourner vers la médecine.

En 1883, il commence ses études à Lausanne, avant de poursuivre sa formation à Marbourg, en Allemagne, puis à Paris à partir de 1885. C’est dans la capitale française que son parcours prend une nouvelle direction. Il fait la connaissance d’Émile Roux et rejoint le cercle de chercheurs réunis autour de Louis Pasteur. Yersin participe alors aux recherches sur les maladies infectieuses, à une époque où la microbiologie connaît des avancées majeures. En 1888, il soutient sa thèse de médecine consacrée à la tuberculose expérimentale et mène, aux côtés d’Émile Roux, des travaux importants sur la diphtérie.

Alexandre Yersin entouré de l'équipe de l'Institut Pasteur

Aux côtés d’Émile Roux et de Louis Pasteur, Yersin participe aux recherches sur les maladies infectieuses avant de partir pour l’Asie.

Tout semble alors le destiner à une carrière scientifique en Europe. Pourtant, Yersin se sent de plus en plus à l’étroit dans la vie de laboratoire. Curieux, indépendant et attiré par les grands espaces, il rêve de voyages et d’exploration. Il souhaite observer le monde directement sur le terrain, loin des institutions parisiennes. En 1890, à seulement 26 ans, il décide donc de quitter l’Institut Pasteur et de partir pour l’Asie.

Alexandre Yersin travaillant à son bureau de recherche

Avant son départ pour l’Asie, Yersin poursuit ses travaux de recherche à l’Institut Pasteur.

Il devient médecin à bord des navires des Messageries Maritimes, qui assurent des liaisons entre plusieurs ports d’Asie. Il navigue d’abord sur la ligne reliant Saigon à Manille, puis sur celle entre Saigon et Haiphong. Ces traversées lui donnent l’occasion de découvrir progressivement les côtes vietnamiennes et d’observer les paysages qui s’étendent au-delà des ports où son navire fait escale.
Parmi ces étapes, Nha Trang attire particulièrement son attention. Depuis la côte, Yersin aperçoit les montagnes qui se dressent à l’intérieur des terres et cherche bientôt à savoir ce qui se trouve au-delà. Lors de ses premiers passages dans la région, il profite de ses escales pour s’aventurer vers l’arrière-pays. Ces premières tentatives, parfois interrompues par les difficultés du terrain et le manque de moyens, éveillent davantage encore sa curiosité.

Peu à peu, l’envie d’explorer l’intérieur du Vietnam prend une place croissante dans ses projets et l’amène à préparer de nouvelles expéditions à partir de Nha Trang.

Une vie de science et d’exploration au Vietnam

À partir du début des années 1890, Alexandre Yersin consacre une grande partie de son temps à l’exploration de l’intérieur du Vietnam. En 1892, il entreprend notamment un voyage de Nha Trang jusqu’à Stung Treng, sur les rives du Mékong. Au cours de ses différentes expéditions, il observe le relief, les cours d’eau, les voies de communication et les régions qu’il traverse, tout en recueillant des informations sur les populations et les ressources locales.

Carte de l'itinéraire d'exploration du docteur Yersin en 1893

Cette carte retrace l’itinéraire du voyage d’exploration de Yersin à travers l’arrondissement de Bien Hoa et les provinces méridionales de l’Annam en 1893.

L’année 1893 marque une étape importante dans son parcours. Le 21 juin, après plusieurs semaines de voyage à travers les hauts plateaux, Yersin atteint le plateau du Lang Biang. Il est frappé par ces vastes étendues d’altitude, très différentes des paysages côtiers de Nha Trang. Son passage contribue à mieux documenter et faire connaître cette région, même s’il n’en est pas le premier explorateur européen : Paul Néis et Albert Septans y étaient déjà parvenus en 1881.

Quelques années plus tard, en 1897, alors que le gouverneur général Paul Doumer recherche un site d’altitude adapté à l’établissement d’une station climatique, Yersin lui recommande le plateau du Lang Biang. En 1899, les deux hommes s’y rendent ensemble pour examiner la région. Cette étape fait partie des premiers développements qui mèneront progressivement à la formation de Dalat.

Alexandre Yersin lors d'une expédition à dos d'éléphant

Les expéditions de Yersin à travers les hauts plateaux se font souvent à dos d’éléphant, seul moyen d’atteindre certaines régions reculées.

Yersin poursuit parallèlement ses explorations. Au début de 1894, il traverse notamment les régions de Đắk Lắk et de Kon Tum avant d’atteindre Tourane, l’actuelle Danang, au mois de mai. Peu après, alors qu’une importante épidémie de peste sévit dans le sud de la Chine, il est chargé de se rendre à Hong Kong pour étudier la maladie.

Yersin arrive à Hong Kong le 15 juin 1894. Malgré des conditions de travail rudimentaires, il parvient, quelques jours seulement après son arrivée, à isoler le bacille responsable de la peste.

Laboratoire de fortune installé par Alexandre Yersin à Hong Kong en 1894

C’est dans ce laboratoire de fortune, installé à Hong Kong en 1894, que Yersin isole en quelques jours le bacille responsable de la peste.

Cette découverte devient l’une des réalisations majeures de sa carrière scientifique. La bactérie portera plus tard son nom : Yersinia pestis.

Journal de voyage manuscrit du docteur Yersin, 1893

Ce journal de voyage, conservé par le musée de l’Institut Pasteur, témoigne des expéditions menées par Yersin chez les Moïs en 1893.

Après cette mission, Yersin poursuit surtout ses activités en Indochine. En 1895, il installe à Nha Trang un laboratoire consacré à la recherche et à la production de sérums. Ce laboratoire est à l’origine de l’actuel Institut Pasteur de Nha Trang, qui considère 1895 comme son année de fondation.

Ses recherches s’étendent bientôt bien au-delà de la bactériologie. À Suoi Dau, au sud de Nha Trang, Yersin développe un domaine consacré à l’élevage et à différentes expérimentations agricoles. Il s’intéresse notamment à la culture de l’hévéa, ainsi qu’à plusieurs plantes pouvant avoir un intérêt médical ou économique.

Institut Pasteur de Nha Trang en 1944

Le laboratoire installé par Yersin à Nha Trang en 1895 deviendra l’Institut Pasteur de Nha Trang, ici photographié en 1944.

À partir du milieu des années 1910, il poursuit également ses recherches en altitude à Hon Ba, dans les montagnes de Khánh Hòa. Il y installe une station expérimentale et travaille notamment sur l’acclimatation du quinquina, dont l’écorce fournit la quinine alors utilisée contre le paludisme.

Vue aérienne de l'ancienne maison de travail de Yersin à Hon Ba

Vue aérienne de l’ancienne station de travail d’Alexandre Yersin dans les montagnes de Hon Ba.

Entre-temps, son parcours l’amène à Hanoi. En 1902, il participe à la création de l’École de médecine de l’Indochine, ancêtre de l’actuelle Université de médecine de Hanoi, et en devient le premier directeur. Il occupe cette fonction jusqu’en 1904, avant de revenir à ses recherches et à ses activités scientifiques à Nha Trang.

Salle de dissection de l'École de médecine de l'Indochine à Hanoi en 1930

Yersin participe en 1902 à la création de l’École de médecine de l’Indochine à Hanoi, dont il devient le premier directeur.

« Ông Năm » et l’héritage de Yersin au Vietnam

À Nha Trang, Alexandre Yersin n’est pas seulement connu comme un grand scientifique. Au fil des années, il devient une figure familière de la vie locale. Installé à Xóm Cồn, il vit au contact des habitants, reçoit les malades et soigne notamment les personnes les plus modestes. Les habitants finissent par le surnommer affectueusement « Ông Năm », un nom qui témoigne de la proximité qu’il avait su créer avec eux.

Alexandre Yersin assis, chapeau à la main

Installé à Xom Côn, Yersin partage le quotidien des pêcheurs et continue à exercer la médecine auprès des habitants.

Malgré sa renommée scientifique, Yersin mène une vie relativement simple. Il reste proche des pêcheurs et des familles du quartier, s’intéresse aux enfants et continue à exercer la médecine. Passionné de météorologie, il observe également les changements du temps et les tempêtes qui menacent la côte. Pour de nombreux habitants de Nha Trang, il est ainsi moins le célèbre chercheur européen que le médecin que l’on vient consulter et le voisin que l’on connaît au quotidien.

Alexandre Yersin aux côtés d'un collègue médecin

Alexandre Yersin, qui choisit de vivre au Vietnam jusqu’à la fin de ses jours

Yersin reste à Nha Trang jusqu’à la fin de sa vie. Il y meurt le 1er mars 1943, à l’âge de 79 ans. Dans ses dernières volontés, il demande des funérailles simples et souhaite être enterré à Suôi Dâu, près du domaine où il avait longtemps travaillé. De nombreux habitants viennent alors lui rendre un dernier hommage.

La tombe du docteur Yersin attire de nombreux visiteurs venus se recueillir

La tombe du docteur Yersin attire de nombreux visiteurs venus se recueillir

Sa tombe est aujourd’hui encore un lieu très fréquenté. Au-delà de sa valeur historique, elle occupe une place particulière dans la mémoire populaire locale. Certains habitants viennent y déposer de l’encens ou s’y recueillir, et plusieurs récits attribuent à Yersin une dimension presque spirituelle. Ces croyances ne relèvent pas de l’histoire scientifique de Yersin, mais elles montrent jusqu’où s’est prolongé l’attachement de la population à « Ông Năm ».

Une stèle présente la vie et la carrière d’Alexandre Yersin en deux langues

Une stèle présente la vie et la carrière d’Alexandre Yersin en deux langues

Cette mémoire reste particulièrement forte parmi les anciennes familles de Xom Côn. Même après les transformations du quartier et le déplacement d’une partie de ses habitants, certaines familles continuent à commémorer chaque année l’anniversaire de sa mort, comme elles le feraient pour un membre respecté de leur propre famille.

L’héritage de Yersin est également très concret. À Suôi Dâu, les activités scientifiques liées aux vaccins et aux sérums se poursuivent aujourd’hui à travers l’Institut des vaccins et des produits biologiques, tandis que les lieux associés à ses recherches rappellent encore le rôle qu’il a joué dans le développement de la médecine préventive au Vietnam.

admirateur de A.Yersin

À Nha Trang, l’Association des admirateurs d’Alexandre Yersin perpétue sa mémoire à travers de nombreuses actions sociales et humanitaires

Son esprit humaniste se retrouve aussi dans plusieurs initiatives locales. À Nha Trang, l’Association des admirateurs de Yersin mène depuis de nombreuses années des actions en faveur des personnes défavorisées : consultations médicales, soutien aux familles modestes, bourses pour les élèves et accompagnement de jeunes en situation de handicap. Pour ses membres, prolonger la mémoire de Yersin signifie ainsi continuer à faire vivre les valeurs de solidarité et de service auxquelles son nom reste associé.

Buste commémoratif d'Alexandre Yersin

La mémoire d’Alexandre Yersin reste aujourd’hui honorée à travers plusieurs monuments au Vietnam.

Plusieurs lieux au Vietnam permettent aujourd’hui de retrouver les traces d’Alexandre Yersin. À Nha Trang, le musée qui lui est consacré au sein de l’Institut Pasteur conserve ses documents, photographies, instruments scientifiques et objets personnels, tandis que le parc Yersin rappelle également sa présence dans la ville. Sa tombe à Suối Dầu et son ancienne maison de travail sur le Hòn Bà constituent d’autres lieux importants de mémoire.

Façade du musée Alexandre Yersin à Nha Trang

Les lieux liés à Yersin, dont l’espace qui lui est consacré à l’Institut Pasteur de Nha Trang, sont aujourd’hui protégés et conservés.

Buste d'Alexandre Yersin exposé à l'intérieur du musée, entouré de visiteurs

À l’intérieur du musée, un buste du docteur Yersin accueille les visiteurs venus découvrir son parcours.

À Dalat, son souvenir reste également très présent. La ville possède un parc Yersin où des cérémonies commémoratives sont organisées en son honneur, et l’Université Yersin de Dalat porte son nom en hommage au scientifique dont le parcours est étroitement lié à l’histoire des hauts plateaux.

Université Yersin de Dalat, nommée en hommage à Alexandre Yersin

L’Université Yersin de Dalat porte aujourd’hui le nom du célèbre médecin, en hommage à son attachement au Vietnam.

Plus largement, le nom de Yersin reste présent dans de nombreuses rues, écoles, établissements de santé et institutions à travers le Vietnam. Ces lieux témoignent de l’empreinte durable qu’il a laissée dans le pays, aussi bien dans les domaines de la science et de la médecine que dans l’histoire de plusieurs régions qu’il a parcourues.

Son héritage dépasse d’ailleurs les frontières vietnamiennes : dans le monde scientifique, son nom reste notamment associé à la découverte du bacille de la peste et au réseau pasteurien.

Gravure représentant le portrait d'Alexandre Yersin

En 2013, Alexandre Yersin reçoit à titre posthume le titre de Citoyen d’honneur du Vietnam.

Mais au Vietnam, son souvenir conserve une dimension plus intime. Plus de huit décennies après sa disparition, Alexandre Yersin reste non seulement un grand scientifique et médecin, mais aussi, pour de nombreux habitants de Nha Trang, celui qu’ils continuent affectueusement d’appeler « Ông Năm ».

Conclusion

La vie d’Alexandre Yersin ne se résume pas à ses découvertes scientifiques. En quittant l’Europe pour l’Asie, il ne savait sans doute pas encore que le Vietnam deviendrait le pays auquel il consacrerait l’essentiel de sa vie. Au fil de ses voyages, de ses recherches et de ses années passées à Nha Trang, il a tissé un lien profond avec ce territoire et avec ses habitants. De Lang Biang à Suối Dầu, de Hòn Bà à l’Institut Pasteur, de nombreux lieux gardent encore aujourd’hui la trace de son passage.Mais son héritage le plus marquant reste peut-être la place qu’il a occupée dans la vie locale. Plus de huit décennies après sa mort, le souvenir de « Ông Năm » reste vivant au Vietnam, comme celui d’un médecin, d’un chercheur et d’un homme qui avait choisi ce pays pour y vivre jusqu’à la fin de ses jours.

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