Les genres musicaux du Vietnam : Guide des musiques traditionnelles

La musique vietnamienne reflète la diversité d’un pays où se sont mêlées, au fil des siècles, la culture chinoise du Nord, les influences indiennes et khmères du Sud, ainsi que les traditions propres à plus de 50 ethnies minoritaires. Chaque grande région du pays a développé ses propres genres musicaux, ses instruments et ses codes, si bien que le Nord, le Centre et le Sud du Vietnam possèdent chacun une identité sonore distincte. Six de ces pratiques musicales et rituelles sont aujourd’hui inscrites sur les listes du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco.

Voici un panorama des genres musicaux traditionnels du Vietnam, région par région, avant un aperçu de la scène musicale vietnamienne d’aujourd’hui.

Les musiques traditionnelles du Nord du Vietnam

Berceau historique du pays et foyer de la civilisation des rois Hung, le delta du fleuve Rouge a vu naître les formes musicales les plus anciennes et les plus codifiées du Vietnam, entre chant savant aristocratique, musique rituelle et théâtre populaire.

Le ca tru, chant des courtisanes

Le ca tru, aussi appelé « chant savant » ou « chant des courtisanes », est apparu dès le XVe siècle et fut particulièrement prisé de l’aristocratie et des lettrés confucéens. Une chanteuse, installée au centre d’une scène restreinte, frappe une planchette de bois (phach) au rythme de son chant, accompagnée d’un joueur de luth dan day à trois cordes et parfois d’un tambour trong chau, dont les coups viennent ponctuer et juger la performance. Les paroles empruntent à des formes littéraires savantes : poèmes, récits, et surtout le hat noi, un style de « chant parlé » propre au genre. Longtemps menacé de disparition, le ca tru a été inscrit le 1er octobre 2009 sur la liste du patrimoine culturel immatériel nécessitant une sauvegarde urgente de l’Unesco. Il subsiste aujourd’hui grâce à quelques clubs et maisons de ca tru, notamment à Hanoï.

Chanteuse de ca tru accompagnée du dan day et du trong chau

Le ca tru, chant des courtisanes du Nord du Vietnam, inscrit au patrimoine Unesco en 2009

Le hat xam, chant des musiciens ambulants

Apparu sous la dynastie des Tran au XIVe siècle, le hat xam était traditionnellement interprété par des musiciens aveugles, qui allaient de ville en ville et de marché en marché pour chanter en échange de quelques pièces, aux abords des gares, des bacs fluviaux ou sur les places de marché. Accompagné au dan nhi (vièle à deux cordes) ou au dan bâu (monocorde), parfois complété par un tambour et des claquettes de bois phach, le chant xam puise ses textes dans les grands récits populaires vietnamiens comme le Kim Van Kieu, mais aussi dans des thèmes plus satiriques ou revendicatifs, dénonçant à mots couverts les injustices sociales de l’époque féodale.

Hat xam

Le hat xam, la voix envoûtante des rues vietnamiennes

Longtemps assimilé, à tort, à un simple chant de mendicité, le hat xam est aujourd’hui reconnu comme un genre musical à part entière, mais reste fragile : le nombre d’artistes formés à la tradition orale diminue, même si de jeunes musiciens s’efforcent de le faire revivre, notamment à Hanoï.

Le hat chau van, musique du culte des déesses mères

Le hat chau van (ou hat van) est une musique rituelle, très rythmée, jouée pour invoquer les esprits lors des cérémonies médiumniques du Dao Mau, le culte vietnamien des déesses mères, et du culte du Saint Tran. Le chant, porté par un musicien qui s’accompagne à la vièle dan nhi ou au luth dan nguyet, rythme la transe des médiums (thanh dong) lors des séances de len dong. Né dans le delta du fleuve Rouge, il a connu son âge d’or à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, avant d’être marginalisé après 1954, assimilé à une pratique superstitieuse. En 2016, l’Unesco a inscrit la « Pratique du culte des déesses mères des trois royaumes des Viêt » sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, une reconnaissance qui englobe le hat chau van comme composante musicale essentielle du rituel.

Cérémonie de hat chau van, musique du culte des déesses mères

Le hat chau van accompagne les rituels du culte des déesses mères (Dao Mau), reconnu par l’Unesco en 2016

Le hat Xoan, chant printanier de Phu Tho

Originaire de la province de Phu Tho, berceau légendaire de la civilisation vietnamienne, le hat Xoan est un chant folklorique traditionnellement interprété au printemps dans les temples dédiés aux rois Hung, fondateurs mythiques du Vietnam. Porté par des groupes de chanteurs et chanteuses accompagnés de percussions, il mêle chant, danse et jeu théâtral. Inscrit en 2011 sur la liste du patrimoine nécessitant une sauvegarde urgente en raison du très faible nombre de praticiens encore en vie, le hat Xoan a fait l’objet d’un programme de sauvegarde exceptionnel : en 2017, il est devenu le premier patrimoine de l’histoire de l’Unesco à être transféré de la liste de sauvegarde urgente vers la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Chant hat Xoan lors d'une cérémonie de printemps à Phu Tho

Le hat Xoan, chant printanier de Phu Tho, inscrit au patrimoine Unesco depuis 2011

Le quan ho Bac Ninh, chant alterné

Le quan ho est un chant alterné pratiqué dans la province de Bac Ninh, au nord de Hanoï, lors des fêtes de village et des rencontres entre jeunes hommes (lien anh) et jeunes femmes (lien chi) de villages différents, vêtus de leurs costumes traditionnels. Les chants, sur des mélodies transmises de génération en génération, se répondent en duos et abordent des thèmes d’amour, de courtoisie et d’amitié, dans une langue riche en métaphores, généralement sans accompagnement instrumental. Inscrit par l’Unesco en 2009 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, le quan ho reste une pratique vivante, entretenue par de nombreux clubs dans la région de Bac Ninh.

Chanteurs de quan ho à bord de barques traditionnelles à Bac Ninh

Le quan ho Bac Ninh, chant alterné entre jeunes hommes et femmes, patrimoine Unesco depuis 2009

Le cheo, théâtre populaire du Nord

Cheo

Le cheo, une forme traditionnelle de théâtre populaire vietnamien mêlant chant, danse, musique et humour

Apparu dès le XVe siècle, le cheo est un théâtre populaire propre au Vietnam, initialement écarté de la cour impériale sous le roi Le Thanh Tong en raison de l’influence confucéenne, avant de continuer à se développer dans les campagnes du delta du fleuve Rouge, à partir de récits en écriture nôm. Il connaît son âge d’or à la fin du XIXe siècle avec des pièces devenues des classiques comme Quan Am Thi Kinh, Kim Nham ou Truong Vien. Mêlant chant, musique (notamment le tambour trong cheo) et satire sociale dans une tradition accessible, le cheo reste aujourd’hui très apprécié dans les villages du Nord du Vietnam. Son orchestre accompagne aussi traditionnellement les spectacles de marionnettes sur l’eau, que l’on peut découvrir lors d’un passage à Hanoï.

La musique traditionnelle du Centre du Vietnam

Ancienne capitale impériale sous la dynastie des Nguyen, Hue a naturellement donné naissance à des formes musicales plus aristocratiques et cérémonielles, tandis que la région a aussi conservé des traditions de chants populaires liés au travail.

La Nha nhac de Hue, musique de cour impériale

Développée dès le XIIIe siècle et portée à son apogée sous la dynastie des Nguyen (1802-1945), la Nha nhac (« musique élégante ») était réservée aux cérémonies officielles de la cour impériale de Hue : couronnements, funérailles, réceptions d’ambassadeurs ou grandes fêtes religieuses. Un orchestre mêlant instruments à cordes, à vent et percussions l’interprète avec une solennité et une codification héritées des cours royales d’Asie de l’Est. En 2003, elle est devenue le premier patrimoine culturel immatériel vietnamien reconnu par l’Unesco, inscrite parmi les chefs-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité. Des extraits sont aujourd’hui donnés en représentation dans l’enceinte de la Cité impériale de Hue, une expérience que nous intégrons volontiers à un circuit passant par l’ancienne capitale impériale.

Danseuses de la Nha nhac, musique de cour impériale de Hue

La Nha nhac de Hue, musique de cour impériale de Hue, inscrite au patrimoine immatériel de l’Unesco depuis 2003

Le ca Hue, musique de chambre aristocratique

Le ca Hue est une forme de musique de chambre née à Hue au XVIIe siècle, destinée au divertissement raffiné de la cour et des lettrés, distincte de la Nha nhac réservée aux cérémonies officielles. Une chanteuse est accompagnée d’un petit ensemble de trois à cinq instruments à cordes (luths, cithare dan tranh, vièles), parfois désigné sous le nom de Ngu Tuyet, les « cinq instruments parfaits ». Aujourd’hui, le ca Hue se découvre volontiers lors d’une croisière nocturne sur la rivière des Parfums, où musiciens et chanteurs perpétuent cette tradition à bord de bateaux-dragons.

Ensemble de ca Hue jouant de nuit sur une barque de la rivière des Parfums

Le ca Hue, musique de chambre aristocratique, se pratique traditionnellement sur la rivière des Parfums

Le tuong, théâtre classique

Le tuong (ou hat boi) est un théâtre classique d’origine chinoise, étroitement lié à la cour de Hue et particulièrement enraciné dans la région de Binh Dinh, considérée comme son berceau au Vietnam. Le texte y occupe une place prépondérante, ce qui peut constituer une barrière linguistique pour les spectateurs étrangers. Dans ses versions rénovées, adaptées à un public moderne, l’accent est mis sur l’expression corporelle, les costumes et les maquillages colorés, avec parfois un résumé de l’intrigue projeté à l’écran pour faciliter la compréhension.

Maquillage symbolique d'un artiste de tuong, théâtre classique vietnamien

Le tuong, théâtre classique du Centre du Vietnam, utilise des maquillages codifiés pour chaque personnage

Les chants ho du Centre, musique du travail

Très populaires au Centre du Vietnam, les chants ho sont des chants à réponse liés au travail collectif et à la vie fluviale : ho keo luoi pour le halage des filets de pêche, ho gia gao pour le pilage du riz, ho keo go pour le transport du bois. Un meneur lance une phrase que le groupe reprend en chœur, rythmant l’effort physique ou animant les traversées en barque le long des rivières du Centre.

Performance de chant ho en plein air dans le Centre du Vietnam

Les chants ho, chants de travail rythmant les activités collectives du Centre du Vietnam

La musique traditionnelle du Sud du Vietnam

Terre de peuplement plus récente, marquée par les échanges avec les populations khmères et chinoises du delta du Mékong, le Sud du Vietnam a développé une culture musicale plus instrumentale et improvisée, portée par des musiciens amateurs plutôt que par des professionnels de cour.

Le don ca tai tu, musique des amateurs

don ca tai tu

Né à la fin du XIXe siècle dans le delta du Mékong, le don ca tai tu (« musique et chant des amateurs ») est la forme musicale traditionnelle emblématique du Sud du Vietnam. Héritière de la musique de cour de Hue et des musiques rituelles bouddhiques, elle se distingue par une large place laissée à l’improvisation instrumentale, portée par des ensembles de cordes (dan tranh, dan kim, dan co) et de percussions, généralement interprétée par des amateurs après les travaux des champs. En 2013, l’Unesco a inscrit l’art du don ca tai tu sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, une pratique qui rayonne aujourd’hui dans 21 provinces du Sud du Vietnam.

Musiciens de don ca tai tu jouant dans un jardin du Sud du Vietnam

Le don ca tai tu, musique des amateurs du Sud, inscrit au patrimoine Unesco depuis 2013

Le cai luong, théâtre musical rénové

Né au début du XXe siècle dans le Sud du Vietnam directement à partir du don ca tai tu, le cai luong (littéralement « rénové, amélioré ») est un théâtre musical qui a rapidement conquis un large public populaire, mêlant chant, dialogue parlé et mélodrame. Il reste aujourd’hui l’une des formes de spectacle les plus populaires du Sud du Vietnam, en particulier à Hô-Chi-Minh-Ville et dans le delta du Mékong.

Scène de cai luong, théâtre musical rénové du Sud du Vietnam

Le cai luong, théâtre musical né au début du XXe siècle, très populaire dans le Sud du Vietnam

Les chants ly du Sud, musique de l’intime

Très courants dans le Sud du Vietnam, les chants ly sont des mélodies courtes et enjouées qui expriment des thèmes plus intimes que les chants ho du Centre : amour, nostalgie, mélancolie ou simple divertissement. Ils accompagnent volontiers les veillées et les fêtes familiales du delta du Mékong, dans un style mélodique plus léger que les autres formes de musique traditionnelle du pays.

La musique contemporaine vietnamienne, de Trinh Cong Son à la scène actuelle

Portrait de Trinh Cong Son, compositeur emblématique de la musique vietnamienne moderne

Trinh Cong Son (1939-2001), surnommé le « Bob Dylan vietnamien », reste l’un des compositeurs les plus aimés du pays

Impossible d’évoquer la musique moderne du Vietnam sans citer Trinh Cong Son (1939-2001), surnommé le « Bob Dylan vietnamien » pour la portée universelle et pacifiste de ses chansons, composées pendant et après la guerre du Vietnam. Avec plus de 600 titres à son actif, il a révélé de nombreux interprètes, dont la célèbre chanteuse Khanh Ly, et reste aujourd’hui l’un des compositeurs les plus aimés de tous les Vietnamiens. À ses côtés, des figures comme Van Cao, auteur de l’hymne national vietnamien, ou Pham Duy ont façonné la chanson vietnamienne du XXe siècle.

Depuis le début des années 2020, la V-pop a changé de visage. Longtemps critiquée pour son imitation de la K-pop, la nouvelle génération d’artistes et de producteurs (souvent autodidactes, formés sur home studio) a construit une identité sonore propre, avec des albums pensés comme de véritables univers plutôt que de simples recueils de singles. Des émissions télévisées à très fort impact, comme Anh Trai Say Hi ou Chi Dep Dap Gio Re Song, ont révélé une nouvelle vague d’artistes et rebattu les cartes de l’industrie musicale vietnamienne, tandis que TikTok est devenu un accélérateur de tubes, capable de propulser un titre en tête des charts en quelques jours grâce à un simple extrait de 15 secondes.

Hoa Minzy et Xuan Hinh dans le clip Bac Bling, fusion de quan ho et de musique moderne

Bac Bling, sorti en mars 2025, mêle chant traditionnel de Bac Ninh, rap et production électronique

Fait notable pour un pays si attaché à son patrimoine : une partie de cette nouvelle scène puise directement dans les traditions présentées plus haut. Le phénomène le plus marquant reste Bac Bling, sorti en mars 2025 : porté par la chanteuse Hoa Minzy aux côtés du vétéran du hat cheo Xuan Hinh, ce titre mêle chant traditionnel de la région de Bac Ninh (terre du quan ho), rap et production électronique moderne. Le clip, tourné dans des villages du Kinh Bac avec la participation d’habitants en costumes traditionnels, a dépassé les 200 millions de vues, un record de vitesse pour la V-pop, et a valu à ses auteurs une distinction officielle de la province de Bac Ninh pour sa contribution à la promotion du patrimoine local. Ce courant, parfois surnommé le « folk vietnamien nouvelle génération », illustre bien comment les musiques ancestrales présentées dans cet article continuent d’irriguer la création vietnamienne contemporaine.

Performance de ca tru mêlée à une production pop-électronique moderne

En 2026, la ca nuong Kieu Anh réinvente le ca tru avec « La ngoc canh vang », entre tradition et pop-électronique

Le ca tru n’échappe pas à ce mouvement : en 2026, la ca nuong Kieu Anh a fait sensation avec « La ngoc canh vang », un titre world music qui superpose les techniques vocales caractéristiques du ca tru (voix flottée, ornements, phrasé du hat noi) à une production pop-électronique, sans jamais diluer l’identité du chant traditionnel dans l’arrangement moderne.

Questions fréquentes sur les genres musicaux du Vietnam

Combien de genres musicaux vietnamiens sont reconnus par l’Unesco ?
Six pratiques musicales et rituelles vietnamiennes figurent sur les listes du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco : la Nha nhac de Hue (2003), le ca tru (2009), le quan ho Bac Ninh (2009), le hat Xoan de Phu Tho (2011, transféré sur la liste représentative en 2017), le don ca tai tu du Sud (2013) et la pratique du culte des déesses mères incluant le hat chau van (2016).

Quelle est la différence entre le tuong, le cheo et le cai luong ?
Le tuong est un théâtre classique d’origine chinoise centré sur le texte et lié au Centre du Vietnam ; le cheo est un théâtre populaire du Nord, plus accessible et satirique ; le cai luong est un théâtre musical rénové né au XXe siècle dans le Sud, directement issu du don ca tai tu.

Qu’est-ce que le hat xam ?
Le hat xam est un chant populaire du Nord du Vietnam, apparu au XIVe siècle et traditionnellement interprété par des musiciens aveugles itinérants, accompagnés au dan nhi ou au dan bâu.

Quelle est la différence entre les chants ho et les chants ly ?
Les chants ho, très présents au Centre, sont des chants à réponse liés au travail collectif (halage, pilage du riz). Les chants ly, très présents au Sud, sont des mélodies plus courtes centrées sur des thèmes intimes comme l’amour ou la nostalgie.

Qui est le compositeur le plus connu de la musique vietnamienne moderne ?
Trinh Cong Son (1939-2001) reste le compositeur vietnamien le plus célèbre, avec plus de 600 chansons composées et une renommée qui dépasse largement les frontières du Vietnam.

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